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Des politiques vestimentaires sexistes dans les écoles

Image principale de l'article Des politiques vestimentaires sexistes à l'école
Illustration, Philippe Melbourne

Juin 1995, Lycée du Saguenay, bureau du directeur. J’ai été convoquée parce que je porte une camisole avec des bretelles spaghettis. Le règlement l’interdit. J’ai beau argumenter, plaider la vague de chaleur qui sévit et invoquer l’absence d’air conditionné dans les locaux, rien à faire. On me tend un chandail extra large aux couleurs de l’école. Je dois l’enfiler si je veux retourner en classe. Je me soumets au règlement, même si je ne comprends pas tellement ce que mes épaules d’adolescente peuvent avoir d’indécent.

2016, dans une école primaire montréalaise. Je ne suis plus une élève. Je suis un parent qui siège au comité d’établissement. La directrice fait passer une feuille aux membres. C’est le code de vie de l’école. Nous devons l’approuver. Je sursaute en voyant le passage sur la politique vestimentaire. Les bretelles spaghettis sont interdites, les sous-vêtements ne doivent pas être visibles et les shorts doivent arriver à mi-cuisse. Ces règlements sont destinés aux filles. Pas grand-chose en ce qui concerne les garçons, sauf l’interdiction de porter une casquette en classe. Quand je demande le pourquoi de tels règlements, la direction et les membres du personnel m’indiquent clairement qu’en cinquième ou sixième année, des sous-vêtements apparents et des vêtements trop courts ou serrés peuvent distraire les petits gars.

La même année, les étudiants de l’école Robert-Gravel, à Montréal, organisent une manifestation pour protester contre un règlement qui oblige les filles à porter un soutien-gorge en classe. Victoire. La direction accepte de retirer du code de vie cette règle jugée désuète.

Mais voilà qu’au début 2018, la nouvelle directrice de cette même école interpelle une étudiante parce que sa tenue est jugée indécente par le personnel enseignant.

J’ai communiqué avec la CSDM pour avoir son point de vue sur l’incident. Je n’ai reçu qu’une brève réponse du responsable des relations de presse, Alain Perron : « Il n’y a pas d’obligation de porter de soutien-gorge à l’école Robert-Gravel. Voir le code de vie en pièce jointe. Une tenue décente et appropriée pour un établissement scolaire est exigée. » Quand je le questionne pour savoir ce qu’est une tenue décente et appropriée selon la CSDM, mes deux courriels restent sans réponse. Et la direction de l’école Robert-Gravel ne m’a pas rappelée.

C’est dire qu’en ce qui concerne la manière dont les étudiants sont vêtus, les directions d’école ne semblent pas avoir évolué depuis 23 ans. Francis Boucher, dont la fille fréquente Robert-Gravel, trouve que « ce genre de règlement n’a plus sa place en 2018 ». « Les élèves se sont mobilisés contre cette politique sexiste et j’étais bien fier d’eux », poursuit-il.

Alors que l’acceptation et la confiance en soi semblent être des valeurs que chérissent plusieurs établissements d’enseignement, on cherche paradoxalement à cacher et à contrôler le corps des filles. Soulignons au passage que la quasi-totalité des règlements et interdictions qui touchent l’habillement dans les écoles semblent les viser directement. On dirait bien qu’une certaine culture du body shaming visant les élèves de sexe féminin sévit.

Le sous-texte est simple : le corps de la femme est distrayant et dérangeant, et les élèves masculins, s’ils y sont par malheur exposés, deviendront indubitablement des bêtes hors de contrôle. Cette façon de régenter l’habillement des élèves est sexiste dans les deux sens. D’un côté, on dit aux filles qui choisissent de s’habiller d’une certaine façon ou de porter ou non certains vêtements qu’elles envoient un message sexuel, donc doivent en assumer les conséquences. Et on va encore plus loin en prétendant que leur façon de se vêtir va nuire à leur formation puisque l’attention des autres élèves pourrait être détournée par leurs « atouts ». Dit plus crûment, Xavier sera moins tenté d’écouter en math si la petite brassière de Léonie dépasse de son « gilet-bedaine ». Est-ce que c’est juste moi ou il y a un énorme angle mort dans cette façon de régenter l’habillement dans nos écoles? Personne n’a donc pensé que Xavier pourrait être capable de contrôler « ses pulsions »? Ça s’appelle l’éducation. Xavier n’est pas un petit chien, à ce que je sache. Est-ce que ça se pourrait, aussi, qu’en disant à nos filles qu’en s’habillant de telle façon, elles courent après le trouble, on leur envoie un message de marde? Slut shaming, quelqu’un?

Mais allons plus loin. Est-ce que le fait d’interdire aux élèves de porter certaines choses ou de les obliger à en porter d’autres peut être jugé inconstitutionnel? Frédéric Bérard, docteur en droit constitutionnel, m’apprend que « ce n’est pas parce que l’établissement scolaire a le droit de réglementer le code de vie que ça passe le test de la charte ». Pour savoir si un truc est constitutionnel ou non, il faut se poser deux questions :

Est-ce que cela brime tes droits?

Est-ce raisonnable?

« Donc, est-ce que tu brimes la liberté d’expression d’une personne en l’obligeant à porter certaines choses? Je pense que oui, à la base. Mais la vraie question demeure : est-ce que c’est raisonnable? » précise Frédéric. Il faut comprendre ici que le concept de décence est éminemment subjectif. « En 2018, peut-on forcer une fille à porter un soutien-gorge ou à s’habiller d’une certaine façon? Non, à moins qu’elle se promène les seins à l’air, parce que le droit criminel précise qu’être nu en public est illégal. »

Et là, on peut se demander pourquoi les seins des femmes sont encore perçus presque exclusivement comme des attributs sexuels. On a encore du chemin à faire. Beaucoup de chemin. Mais en attendant qu’on arrête d’humilier les filles parce qu’elles choisissent de s’habiller d’une certaine façon, je continuerai à encourager les miennes à aller à l’école habillées comme elles veulent.

Pis que j’en voie un les obliger à porter un t-shirt trop grand pour avoir le privilège d’assister au cours de physique.