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Dans la gueule de l’enfer

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Illustration Philippe Melbourne

L’air est vicié, poussiéreux et pauvre en oxygène. La température est instable, dans certaines galeries elle peut monter à plus de 30 degrés. Devant nous, un interminable corridor, sombre, taillé dans le roc. Nous entendons au loin un vrombissement sourd qui se rapproche. Aucune image ne peut fidèlement transmettre le sentiment qui me traverse en pénétrant dans ce que certains appellent affectueusement « la gueule de l’enfer ». Et pourtant des gens gagnent leur vie ici, sous terre, dans des conditions inimaginables.

Un petit retour en arrière s’impose. L’automne dernier, à la fin du tournage de notre documentaire sur le 50e « anniversaire » de la mort du Che en Bolivie, moi et mon directeur photo avions pris quelques jours de congé avant de rentrer au Québec. Pour moi, il s’agissait d’un deuxième séjour dans ce pays fabuleux, mais aussi l’un des plus pauvres de toute l’Amérique latine. « Il faut absolument que tu visites la mine de Potosi », m’a-t-on répété plusieurs fois. Je me questionne sur le côté éthique de la chose puisque ça évoque chez moi une sorte de « tourisme de la misère », mais ne serait-ce que pour voir et tenter de comprendre dans quelles conditions travaillent les ouvriers de la mine, je me laisse tenter. Nous prenons donc un autocar, direction Potosi, à plus de 4000 mètres d’altitude, l’une des villes les plus hautes du monde.

Photo Omar

Au milieu du 16e siècle, Potosi est fondée par les Espagnols au pied du Cerro rico (la colline riche), pour y exploiter les énormes gisements d’argent. On estime qu’environ 40 000 tonnes de ce métal précieux y ont été extraites et ont pris la direction de la métropole espagnole. Ici, la légende veut qu’on ait pu construire un pont tout en argent reliant Potosi à l’Espagne avec tout le minerai qui y a été pillé pendant trois siècles. Mais cet épisode du colonialisme espagnol a aussi un prix en vies humaines : plus de 8 millions de travailleurs y auraient laissé leur vie dans un système cruel appelé Mita, et c’est pour cela que d’autres disent qu’on pourrait également construire un autre pont avec les ossements des ouvriers morts dans cette mine. (La stat semble être la même pour toutes les sources, Galeano la mentionne, mais on parle quand même d’une estimation échelonnée sur trois siècles, donc mettons-la au conditionnel)

« La Mita est une machine à broyer les Indiens », disait Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine. En réalité, la Mita était un système de travail pratiqué par les Incas, transformé en vulgaire système d’esclavage par les Espagnols qui allaient kidnapper des familles entières de paysans quechuas et aymaras dans les peuplades autour de Potosi et les faisaient travailler comme des bêtes de somme. Quiconque refusait de descendre dans la mine était abattu et gare au mineur qui tentait de sortir de la mine sans avoir ramassé une quantité suffisante de minerai, un destin semblable l’attendait ou alors on le repoussait simplement dans la gueule de l’enfer.

La fin du trajet d’autocar nous offre notre premier regard sur Potosi, une ville au visage dur. Nous nous dirigeons vers le centre-ville historique, vestige un peu délabré de la domination espagnole, où nous avons rendez-vous avec notre guide, Omar. Une minifourgonnette nous attend, où nous nous entassons avec quelques touristes espagnols (quelle ironie quand on y pense). Il n’y a plus d’argent dans la colline riche de Potosi, elle est complètement épuisée, nous explique Omar, et les mineurs, aujourd’hui organisés en coopératives, recherchent surtout du zinc et de l’étain.

Premier arrêt, une rue qu’on nommera le « marché du mineur », où la dynamite en vente libre côtoie les sacs de feuilles de coca et son lointain dérivé; la fameuse boisson brune connue dans le monde entier. C’est ici que l’on se procurera les choses que l’on doit offrir aux mineurs que nous rencontrerons : un sac de feuilles de coca, un paquet de cigarettes artisanales, une petite bouteille d’alcool à 96 % et deux litres d’une autre boisson gazeuse chimique d’un jaune éclatant qui doit avoir un goût de fruit tropical si on se fie au dessin d’ananas qui orne son étiquette. Omar nous explique aussi que le matériel, casque, lampe-torche, piolet, marteau, etc., est à la charge du mineur, mais que la coopérative fournit la dynamite.

Après être passés par une petite maison où l’on se « déguise » en mineur, avec le casque et la lampe frontale, nous roulons encore une vingtaine de minutes vers le bas de la montagne Cerro rico qui surplombe la ville. Le paysage est irréel, d’une désolation totale, comme si l’être humain avait colonisé la Lune pendant des siècles avant de tout abandonner. Pas de végétation, que de la roche, du gravier, du sable, des carcasses d’autos ou de machines rouillées qui ont fini de rendre leurs loyaux services. Les couleurs alternent entre le gris et un orange « poussière de roche » délavé.

Photo Jean-Philippe Nadeau-Marcoux

Nous allumons nos lampes frontales et sans plus attendre nous nous engouffrons dans l’entrée de la mine, précédés d’Omar et d’un autre guide. Les seules consignes que l’on nous donne : « Si je vous dis de vous écarter du chemin... vous vous écartez du chemin et vous vous collez sur le mur. » Mon premier réflexe en pénétrant dans la mine est de regarder au-dessus de ma tête en essayant de chasser la pensée qui me traverse l’esprit : et si ça s’effondrait ? Je crois que tout le monde à un moment ou à un autre de la visite doit avoir cette pensée. Je pense aux ouvriers qui doivent composer avec ce sentiment chaque jour et je me sens soudain bien petit. Le plafond, constitué de planches de bois, est assez rudimentaire et j’ai comme l’impression qu’il a une fonction plus psychologique que réellement protectrice. Nous continuons à marcher en suivant un rail qui sert aux mineurs à acheminer le minerai à l’extérieur.

Du fond de la galerie, on entend un bruit continu qui semble se rapprocher. « Ôtez-vous du chemin. » Deux lueurs apparaissent au loin alors que le bruit se fait de plus en plus présent. Deux mineurs au visage très jeune et déformé par une énorme chique de coca passent rapidement en poussant un chariot rempli de pierres, une méthode qui semble sortie d’un autre siècle. Le chariot en question peut peser entre une et deux tonnes lorsqu’il est rempli et, rien n’étant automatisé, c’est à force de bras et de courage que ces deux jeunes le poussent jusqu’à la sortie de la mine. Notre guide empoigne un deux litres de boisson gazeuse et le dépose dans leur chariot lorsqu’ils arrivent à notre hauteur. Quand on travaille dans la mine, on ne mange pas, on tient le coup en chiquant de la coca, ce qui donne de l’énergie et coupe la faim, et on prend une dose de sucre en buvant des boissons gazeuses.

Le chariot passé, nous continuons à avancer, nous enfonçant toujours plus creux dans les entrailles de la montagne. Quelques centaines de mètres plus loin, nous croisons deux mineurs qui se reposent. L’un a 15 ans et l’autre 17, tous les deux travaillent dans la mine depuis l’âge de 14 ans. Je voudrais bien dire que c’est la norme, mais certains commencent à travailler dans la mine avant l’âge de 10 ans.

Encore plus loin, nous arrivons dans une « salle » éclairée et décorée où deux mineurs sont au travail. Certains travaillent au marteau-piqueur, d’autres, moins « fortunés », travaillent au marteau, à la pioche et à la dynamite. Ils descendent la roche à l’aide d’un grand sac pendu au bout d’une corde, et la chargeront ensuite dans un chariot. Ils s’arrêtent quelques instants et viennent nous rejoindre le temps de nous expliquer certaines choses et de répondre à nos questions. Luis a 44 ans, et son jeune assistant, Jorge, 18. Ils doivent toujours être deux, l’un veillant sur l’autre. L’un des touristes espagnols a l’indélicatesse de poser une question à propos des accidents et des blessures. Silence des deux mineurs. On ne parle pas de cela avec les ouvriers dans la mine, c’est tabou.

En réalité, c’est un métier qui condamne automatiquement ceux qui le pratiquent, mais la majorité n’a pas d’autres choix pour nourrir sa famille. Les dangers qui guettent le mineur sont multiples, à commencer par les effondrements de parois ou les chutes de plusieurs dizaines de mètres. Le plus dangereux reste le gaz, puisque personne ne peut le détecter, c’est un peu pour cela qu’ils sont toujours deux, si ton collègue s’évanouit, tu dois le sortir rapidement à l’air libre. Sans oublier le mal qui attaquera chaque mineur sans exception à force de respirer la poussière : les maladies pulmonaires. Une association de veuves de Potosi estime que 14 mineurs meurent chaque mois des suites d’accidents ou de ces maladies.

Nous aboutissons finalement dans une petite galerie où se tient la statue d’El Tio (l’Oncle), un dérivé du mot Dios (Dieu). En fait, il a plutôt l’apparence du diable et représente l’esprit démoniaque qui règne sur la mine. Les mineurs viennent s’asseoir avec lui, partager une cigarette, un verre d’alcool et quelques feuilles de coca, lui demander de les protéger ou de les aider. Quiconque ne fait pas d’offrande à El Tio subira sa terrible vengeance et dans la mine, ça ne pardonne pas. À l’extérieur, on croit en Jésus, dans la mine, on vénère le diable comme on le craint.

Photo Jean-Philippe Nadeau-Marcoux

Nous sortons finalement à l’air libre. Je reste néanmoins hanté par les visages de ces ouvriers, les yeux remplis d’une certaine tristesse, celle de se savoir condamné d’une manière ou d’une autre, mais de ne pas avoir d’autres choix, et d’être malgré tout capable de rire et de blaguer tout au fond de la gueule de l’enfer.