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Compagnons pour l’éternité

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Photo Caroline Lévesque

Lorsque sa chatte de 13 ans est morte l’an dernier, Rollande Lachapelle savait déjà ce qu’elle voudrait à son propre décès: faire enterrer l’urne de ses cendres aux côtés de celle de l’animal qu’elle a tant aimé.

À la mort de leur animal domestique, la plupart des maîtres abandonnent la dépouille chez le vétérinaire sans vraiment savoir ce qui se passera par la suite. D’autres préfèrent honorer leur mémoire en exigeant une crémation (assistée ou non), une cérémonie avec exposition, ou la conservation de l’urne contenant les cendres de leur animal. 

Ils ont aussi le choix de le faire enterrer dans un des quelques cimetières dédiés aux animaux de compagnie au Québec.

Photo Caroline Lévesque

Rollande Lachapelle fait partie des premières personnes dans la province ayant acheté un lot au Cimetière de Laval, seul endroit où il est possible de mettre en terre animaux et maîtres dans des urnes côtes à côtes. Les cendres d’humains tout comme de chats, chiens, hamsters, souris ou oiseaux, ont leur place dans une section leur étant consacrée.

Sa seule famille

Par un samedi gris et pluvieux de novembre, Rollande me laisse l’accompagner vers le lieu de sa future sépulture, dans le plus gros cimetière de la Rive-Nord. Je vais d’abord cueillir la femme de 80 ans dans son HLM à Laval, où elle vit seule avec un autre chatte, une siamoise comme la précédente, et qu’elle a rebaptisé du même nom, Sultane. Elle est désormais tout ce qui lui reste de famille. En fait, cette petite bête est plutôt la famille qu’elle a choisie, ayant coupé les ponts avec ses soeurs.

Elle me confie qu’elle n’a pas pu avoir d’enfants en raison de son infertilité. Sa petite chatte était donc comme le bébé qu’elle n’a jamais pu avoir. «C’est un être que j’adorais et elle mérite le même respect que si c’était un humain», affirme avec conviction la menue octogénaire, qui souhaite aussi que sa chatte actuelle soit inhumée au même endroit qu’elles.

Dans l’Égypte ancienne, enterrer les animaux avec leur maître était une pratique courante. C’était une manière de perpétuer la relation dans l’au-delà. Cette façon d’honorer la mémoire d’un animal, bien souvent considéré comme un membre à part entière de la famille, revient dans les rituels funéraires, notamment aux États-Unis, en Angleterre et en Suisse.

Photo Caroline Lévesque

Un entretien de 25 ans

Au Québec, la garantie d’entretien d’un lot est de 99 ans pour les humains avant de pouvoir être reloué à une autre famille. Celui pour les animaux a été fixé à 25 ans par le Cimetière de Laval, et il peut être renouvelable.

Par ailleurs, si la loi applicable aux cadavres de personnes relève du ministère de la Santé et des Services sociaux, les conditions de mise en terre des dépouilles animales sont, quant à elles, régies par le ministère de l’Environnement. Aucun texte officiel ne parle toutefois d’inhumation commune d’animaux et humains. En Ontario, cependant, il est interdit par la loi d’enterrer des animaux dans un cimetière consacré aux personnes.

Deux humains, quatre animaux

Bien que le service soit disponible depuis cinq ans à Laval, personne n’a encore été mis en terre aux côtés de ses animaux de compagnie. Un même terrain pourrait offrir le repos éternel à deux humains et quatre animaux domestiques. 

En arrivant au mausolée principal, nous sommes accueillies par des employées. Mme Lachapelle, volubile, sort une photo de sa défunte siamoise, peu de temps avant sa mort, alors qu’elle était malade. Sur le cliché, l’animal est perché sur un livre, sur lequel il est écrit ‘‘You cannot die’’. «Je suis convaincue que les animaux ne meurent pas et qu’ils se réincarnent, explique Rolande. C’est quand même étrange qu’elle soit allée se poser sur ce livre, non?»

Des lots pour tous

Nous nous faisons conduire vers la future stèle de Mme Lachapelle dans cet enclos de trois kilomètres. Derrière nous, un cortège funèbre d’une vingtaine de voitures avance tranquillement pour un enterrement. D’humain, il va sans dire. 

Nous traversons une partie dédiée à d’anciens survivants de l’Holocauste, où se trouve un monument au-dessous duquel des cendres du camp de concentration d’Auschwitz sont enfouies. 

Ce cimetière, une sorte de parc nature où un ornithologue y fait de l’observation d’une centaine d’espèces d’oiseaux chaque jour de l’année, est un microcosme des Nations unies. Nous passons devant les sections congolaise, haïtienne, vietnamienne, libanaise, roumaine et grecque orthodoxe, musulmane, catholique maronite et melkite, bouddhiste, et j’en passe.

Nous croisons une partie appartenant à différents hôpitaux de la région métropolitaine. Elles sont consacrées aux morts périnatales et même, une autre, aux embryons avortés ou de fausses couches. Une autre partie a été créée spécifiquement pour des enfants décédés dans une maison de soins palliatifs pédiatriques, tandis que d’autres terrains ont été offerts dans les années 1980 à des personnes mortes du VIH/sida. 

Nous passons à côté de terrains consacrés à des personnes ayant fait don de leur corps à la science, à d’autres ayant été sans-papiers, et même à des corps non réclamés par les familles et pris en charge par l’État québécois. Le responsable m’indique qu’il observe une augmentation d’une année à l’autre de personnes mourant seules, dans l’oubli total. 

«On se retrouvera»

Nous arrivons enfin à la stèle sur laquelle l’épitaphe de Rollande Lachapelle et Sultane est déjà inscrite. Des statuettes de chiens et chats ornent le terrain sur lequel les efforts d’un aménagement paysager estival sont désormais au point mort. Il s’y dresse une vingtaine de pierres tombales pour la plupart vierges, car elles n’ont pas encore trouvé preneurs. La dame, heureuse et sereine, pose une main sur sa future sépulture pour saluer son animal.

Une scène particulière, car depuis le début de notre rencontre, elle démontre une belle vitalité, fait des blagues, me parle de ses petits bonheurs quotidiens en compagnie de son chat, mais aussi de ses lectures et ses projets d’écriture. Elle me témoignera aussi, avec sagesse, que de se retrouver en face de sa sépulture n’est ni confrontant ni triste. Elle vit bien en paix avec la mort par ses croyances en la réincarnation.

Photo Caroline Lévesque

Je me dis qu’après tout, il n’est pas rare pour les personnes âgées de faire leurs préarrangements funéraires, afin que leurs dernières volontés soient respectées.

Sur le chemin du retour, elle m’affirme que ce moment de recueillement lui a fait un grand bien. «On se retrouvera, elle et moi. Je ne sais pas sous quelle forme, mais on se retrouvera.»

La pluie abondante a déjà fait place à un ciel parsemé d’éclaircies. Je dépose la vieille dame devant son immeuble, qui y monte pour une autre soirée en solitaire.

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