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Ça sert à quoi une Gouverneure-générale?

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Christine Lemus

Les Jeux Olympiques d’hiver de PyeongChang, c’est aussi l’occasion pour la Gouverneure générale du Canada de se faire aller le ciseau protocolaire, les mains bien au chaud dans une paire de mitaines Roots, juste avant de faire semblant de s’intéresser aux performances de l’équipe canadienne de curling double mixte.

À chaque fois, la même question refait surface: à quoi ça sert, une gouverneure générale? Ça fait quand même longtemps que je me pose la question et je n’ai toujours pas trouvé LA réponse. Ça doit bien servir à quelque chose, étant donné qu’entretenir cette fonction coûte 53 millions de dollars par année et qu’environ 160 emplois s’y rattachent directement. J’avoue que je me figure bien un cuisinier, une habilleuse, un majordome, deux ou trois jardiniers, mais les 155 autres?

Je me demande s’il y a un genre de préposé qui ne fait que garder le cabanon de Rideau Hall, 40 heures par semaine. Étant donné que le budget « salaire » est de 16 116 228 $, on peut même penser que le préposé au cabanon doit gagner pas loin de 100 000 $ par année. Il me reste à découvrir où envoyer mon CV.

Christine Lemus

On sait maintenant que ça ne sert pas à sauver de l’argent. Mais ça sert à quoi? J’ai déjà voulu lui poser la question directement, il y a quelques années. À l’époque, c’était Son Excellence la très honorable (c’est comme ça qu’il faut dire, prosternez-vous, bande de paysans incultes) Michaëlle Jean. C’était au Festival des films du monde. Son Excellence y était en compagnie de son vice-roi des Indes boréales, de la colonie unifoliée ou du dominion minier du Canada, c’est selon. J’ai voulu l’aborder et lui dire que je n’avais pas voté pour elle, puis je me suis rappelé une phrase de Monty Python : « On ne vote pas pour les rois. » De toute façon, la mission se serait avérée périlleuse puisque la gouverneure générale et son vice-roi étaient entourés d’une demi-douzaine d’agents de la Gendarmerie royale qui indiquaient à la plèbe quel chemin emprunter pour ne pas gêner Son Excellence. Sans compter les agents avec des jumelles sur les toits environnants et l’agent qui gardait la porte de l’ascenseur, l’équivalent du gardien du cabanon royal, j’imagine, avec, probablement, une prime de dangerosité.

« C’est la représentante au Canada de la reine Elizabeth II d’Angleterre. » Premier indice, la gouverneure générale, aujourd’hui Julie Payette, est la représentante d’un monarque étranger, représentante d’un système où la passation des pouvoirs repose sur les liens du sang... mais sur le territoire du Canada. Oui, OK, mais l’utilité? « C’est la commandante en chef des Forces armées canadiennes? » Ah! Voilà enfin du concret! Je l’imagine déjà devant une vieille carte manuscrite, la main dans le veston comme un Napoléon franchissant le canal Rideau.

Donc, elle prend des décisions stratégiques militaires importantes.

« Non, pas vraiment, son rôle est surtout symbolique, elle ne prend pas de réelles décisions dans ce cas. Mais elle a le droit de revêtir l’uniforme du commandant des forces armées pour des cérémonies. »

D’accord.

« Sinon, Son Excellence la gouverneure générale remet les prix littéraires du Gouverneur général, récompensant l’excellence des meilleurs livres canadiens. » Ouille, belle phrase, ça. Un peu tanné de me faire répondre des niaiseries par mon interlocuteur imaginaire, je décide de me tourner vers de sacrés spécialistes, et je ne parle pas des loges orangistes des Cantons-de-l’Est ou de l’équipe de rédaction du Westmount Independent ; je parle ici de la Ligue monarchiste du Canada.

Le site de la Ligue monarchiste du Canada, c’est comme tout ce que vous avez toujours imaginé sur la monarchie au Canada, mais en mieux, et enfin réuni en un seul endroit. On y consacre une page entière au déboulonnage des mythes sur la monarchie , j’y trouverai sans doute ce que je cherche. Premier mythe à déboulonner : le coût de l’entretien de la monarchie au Canada.

« La reine Elizabeth II ne reçoit aucune contribution canadienne pour son rôle de reine du Royaume-Uni, de chef du Commonwealth ou de souveraine de ses autres royaumes. De plus, la reine du Canada ne reçoit aucun salaire du gouvernement du Canada. Ces faits démontrent que le rôle bénévole de la reine au service de son peuple est sans précédent. »

Bon, la reine est bénévole. Un peu plus et j’apprends qu’elle est pour la redistribution des richesses accumulées par le colonialisme anglais.

Christine Lemus

Pour ceux qui trouvent que 53 millions, c’est exagéré, bien qu’insignifiant par rapport à la somme que le gouvernement canadien accorde en subventions à l’industrie pétrolière (1,4 milliard de dollars) , la Ligue monarchiste nous apprend que ça ne représente que 1,53 $ par citoyen canadien. On oublie sans doute de tenir compte des citoyens corporatifs qui envoient leur argent dans les paradis fiscaux au lieu de payer de l’impôt, ce qui devrait faire monter un peu la moyenne pour chaque contribuable honnête, mais ça part d’une bonne intention.

Complètement hypnotisé par la véracité des informations que je trouve sur ce site, je continue et je tombe sur un autre mythe habilement démantelé : « La monarchie est néfaste aux autochtones du Canada. »

« Après la Confédération, le gouvernement canadien a assumé du gouvernement colonial britannique la responsabilité d’en mettre les traités en application. [...] Il est évident que les personnes aborigènes respectent la Couronne canadienne de par leurs accueils chaleureux envers la reine et envers le prince de Galles au cours de leurs nombreux retours au pays. Les autochtones se considèrent des alliés et non pas des sujets de la reine et reconnaissent que leurs doléances viennent des actions ou inactions des différents gouvernements et non pas de la monarchie même, qu’elle soit britannique ou canadienne. »

Peut-être que quelqu’un aurait pu leur parler du système des réserves de la Couronne britannique ou de la Loi sur les Indiens et de son système de réserves à la canadienne qui, selon plusieurs, auraient inspiré les façons de faire du régime de l’apartheid en Afrique du Sud . Je me demande si c’est à cela que pensait l’anthropologue Serge Bouchard lorsque, en bon sujet, il a cueilli son prix du Gouverneur général des mains de la représentante de la royauté britannique. Amnésie intellectuelle, quand tu nous tiens... Eh merde, je me suis encore égaré.

Finalement, le site de la Ligue monarchiste n’est même pas à jour. Sous l’onglet « Gouverneur général », tout ce qu’on trouve, c’est une biographie de David Johnston. Allez, un dernier saut à la boutique en ligne pour m’acheter le DVD de mariage de William et Kate, et hop! je retourne à Rideau Hall.

Je me dis que c’est peut-être en revisitant l’histoire de la fonction que je trouverai mes réponses. Déjà, on tombe sur des noms prestigieux. En 1760, le gouverneur est le sympathique Jeffrey Amherst, le même Amherst qui était si enthousiaste à l’idée de distribuer des couvertures infectées par la variole aux autochtones pour mater la révolte de Pontiac et « éradiquer cette race exécrable ». On trouve plus tard John Colborne, alias « le vieux brûlot », surnommé ainsi pour ses méthodes guerrières dans la répression des insurrections de 1837–38. Et on retrouve aussi un certain Lord Durham.

Après 1867, les gouverneurs sont tous issus de l’aristocratie anglaise et nommés par le souverain. Des marquis, des comtes, des ducs, des barons, des vicomtes, etc. « En 1931, le gouvernement canadien obtient la responsabilité de recommander des candidats au souverain pour le poste de gouverneur général. » Toute une responsabilité, en effet. Un pas de plus vers l’autonomie. C’est seulement à partir de 1952 que les gouverneurs généraux ne seront plus issus de la noblesse mais de la société canadienne, et que le premier ministre n’aura pas à consulter son homologue britannique avant de faire sa recommandation au souverain.

Passionnant, tout ça, mais je ne suis pas plus avancé. Après tout, la reine, les symboles royaux, la gouverneure générale, le gentilhomme huissier de la verge noire, tout ça fait partie de notre folklore. Folklorique comme un rappel de notre situation réelle de colonisés souriants, braves sujets de Sa Majesté. Comme un Congolais trouverait folklorique la statue équestre de Léopold II face au jardin du gouverneur général, lui rappelant folkloriquement les 10 millions de morts de l’époque coloniale. Bon, je m’égare encore une fois.

Au moins, la gouverneure générale sert à nous rappeler le changement d’année dans une vidéo dont la mise en scène n’a rien à envier aux capsules de Patrimoine Canada, augmentée par un jeu d’acteur digne d’un client satisfait dans une infopub de ShamWow.

Pour le reste, je n’ai pas encore trouvé à qui m’adresser pour récupérer mon 1,53 $.