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Fredy Villanueva: l’envers de la murale

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Je ne connaissais pas Fredy, mais je connais l’injustice. Fredy Villanueva était originaire du Honduras, était aimé de ses proches et de ses employeurs, travaillait l’été dans les champs à Saint-Rémi, voulait ouvrir un garage avec son frère et son père, était casanier, n’avait pas d’antécédent judiciaire et était connu par la bibliothécaire du quartier.

Si je vous parle de Fredy aujourd’hui, c’est à cause de mon rôle au sein du comité de soutien auprès de sa famille. C’est aussi parce que je désire appuyer le projet de murale artistique à sa mémoire dans le stationnement du parc Henri-Bourassa, où il a été abattu, le 9 août 2008 par un policier du Service de police de la Ville de Montréal. Je crois que l’art doit être au service de ceux qui subissent l’Histoire et non au service de ceux qui la font.

Le chef de la police de Montréal vient d’être suspendu. Ceci est un geste sans précédent de la part du gouvernement et cela témoigne de l’urgence de renverser le climat de suspicion au sein du SPVM. Je me demande ce qu’en pense le président de la Fraternité des policiers, Yves Francoeur, qui tentait de faire ombrage à la récente sortie de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, qui s’est dite ouverte à une murale hommage à la mémoire de Fredy Villanueva.

Il y a à peine quelques jours, monsieur Francoeur suggérait fortement à madame Plante d’aller lire le rapport du coroner André Perreault sur les causes et circonstances du décès de Fredy Villanueva. Un rapport où il est spécifié que «Fredy Villanueva ne méritait pas de mourir». Ce même rapport consacre une page entière aux obstacles à la découverte de la vérité. Quelques-uns de ces obstacles? Les policiers impliqués n’ont pas été isolés l’un de l’autre à la suite de leur intervention tragique, contrevenant à la politique dans de tels cas et augmentant le risque de contamination des versions. La procédure pour récolter l’arme des policiers impliqués n’a pas été respectée. Les délais pour la livraison de leurs témoignages en comparaison à l’interrogation immédiate des jeunes victimes, même blessées, à la suite de l’intervention policière, ont été déraisonnables. Si monsieur Francoeur voulait réellement faire justice au rapport du coroner sur la mort de Fredy Villanueva, il ferait pression pour que les sept institutions, dont le Service de Police de la Ville de Montréal, l’École nationale de police, la Direction de l’organisation et des pratiques policières du ministère de la Sécurité publique, appliquent les conclusions dudit rapport. Évidemment, il répondrait que cela n’est pas dans son mandat.

Neuf mois après le déclenchement, par le ministre de la Sécurité publique, d’une enquête administrative sur le SPVM à cause de nombreux cas allégués et de pratiques de nature à miner la confiance de la population, je me demande pourquoi l’écoute électronique sur les journalistes choquerait plus que la surveillance institutionnalisée sur des citoyens racisés? L’une est aussi problématique que l’autre. Si l’on reconnaît l’existence du racisme systémique, la question se pose à savoir si les architectes de nos deuils ne sont pas nos pouvoirs publics?

Tout ça pour vous dire que le camp policier gagne à se garder une petite gêne lorsqu’il parle du dossier Villanueva, qui a été, disons-le, le point de bascule menant à la fin de la politique ministérielle qui autorisait les enquêtes d’un corps de police sur un autre corps de police lors de morts de citoyens causées par la police. Cela mènera aussi à la création du Bureau des enquêtes indépendantes. Je vous épargne l’étendue de la déconfiture subie par les effectifs policiers lors du soulèvement populaire, une journée après la mort de Fredy. Toutefois, le rapport de ce qui s’appelait, à l’époque, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) parle de «déploiement inadéquat des effectifs, équipement de protection individuelle non disponible, point de regroupement initial mal planifié, absence d’analyse de risque lors de la planification».

Yves Francoeur et les policiers craintifs du nom Villanueva ont-ils lu le «Rapport et recommandations portant sur le Bilan général des actions de l’agglomération de Montréal pour lutter contre le profilage racial et le profilage social» déposé au conseil municipal de Montréal le 25 septembre dernier? J’en doute. Comme l’a rappelé mon ami Solo Fugère au dernier conseil municipal, la première étape pour combattre le profilage racial est de reconnaître son existence. Peut-être que la Fraternité des policiers, la mairesse de Montréal-Nord, Christine Black et sa conseillère Chantal Rossi ont un malaise avec ça? Car, pas plus tard que le 1er novembre dernier, un reportage de la journaliste Sophie Langlois diffusé à Radio-Canada nous exposait les témoignages de jeunes hommes racisés se disant encore interpellés et accusés par la police à Montréal-Nord, pour finalement être acquittés. Vous feriez quoi, vous, si c’était votre quotidien?

Montréal gagne, même lors de ses célébrations, à tenir compte de cette réalité ayant mené d’innombrables organisations, dont le protecteur du citoyen, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations, Chantier de Montréal-Nord et l’Agence de santé et de services sociaux de Montréal à prendre position sous forme de rapport et d’étude. Toutefois, l’amnésie revient au galop.

Dans quelques mois, 10 ans se seront écoulés depuis les émeutes à Montréal-Nord, qui ont suivi la mort du jeune Fredy Villanueva, sous les balles d’un policier. Ce policier officie désormais dans le groupe tactique du SPVM. S’il y a quelque chose dont on devrait s’indigner, s’il y a bien un élément que je trouve sensible, c’est bien le fait que notre société allège, protège et récompense un policier qui abat un citoyen non armé alors qu’elle reste indifférente face au combat d’une mère racisée luttant depuis dix ans pour que le lieu où il a été abattu puisse être l’hôte du souvenir de sa mémoire.

Si Valérie Plante met fin à cette dynamique de monde à l’envers, je n’y vois aucun malaise. Et si le ministre Coiteux, qui vient de confier la tête du SPVM par intérim durant un an à la Sûreté du Québec, s’intéresse aussi aux possibles recommandations, absentes du chapitre XII du «Rapport d’enquête administrative sur la Division des affaires internes du Service de police de la Ville de Montréal», pour que tous les citoyens de Montréal puissent tirer bénéfice d’une culture policière tenant aussi compte de ce que subissent les personnes racisées, ce sera mieux.

Montréal-Nord n’est pas le seul arrondissement possédant l’apanage de ce souvenir de Fredy Villanueva. La réflexion doit aussi avoir lieu au sein de la ville centre. Parce que c’est l’ensemble des Montréalaises et Montréalais qui aspirent à une meilleure protection de la vie.

Une murale qui rétablit l’humanité et le souvenir de Fredy Villanueva, c’est un pas de plus pour une jeunesse dont le génie, les portraits et les histoires marquent nos édifices publics. Voilà une valeur ajoutée sur le plan culturel, mais aussi sur celui de la sécurité publique. On le sait, mais on l’oublie trop facilement: la non-reconnaissance coûte cher.